Camus, Lacanau et les papillons...

Publié le par iconoclaste

ÉTÉ 1953. Claude Moulinier, aujourd'hui retraité à Cenon, discutait chaque soir avec Camus à Lacanau
Claude Moulinier : « Pendant la quinzaine de soirées où je lui ai parlé, Camus a été modeste, curieux, enthousiaste. » (L. Theillet et afp)
Claude Moulinier : « Pendant la quinzaine de soirées où je lui ai parlé, Camus a été modeste, curieux, enthousiaste. » (L. Theillet et afp)

L'index qui se recourbe plusieurs fois pour intimer bien gentiment au destinataire de venir le rejoindre au plus vite. « C'est peut-être le geste symbolique de mon été avec Albert Camus... » Dans le fauteuil de sa maison cenonnaise, Claude Moulinier sourit. Mémoire alerte, détails nourris, récit vif et imagé : l'écouter raconter ses vacances de 1953 est un plaisir, nanti d'un bel éclairage sur l'écrivain dont on célèbre en ce moment le cinquantenaire de la disparition.

L'étudiant en deuxième année de médecine, assistant dans un laboratoire de zoologie de la faculté des sciences de Bordeaux, a alors 20 ans. Et une passion dévorante pour les papillons qu'il observe, filet à la main, épingle et boîte en fer blanc à la ceinture. À Lacanau-Océan, où ses parents ont acheté une petite maison cette année-là, Claude Moulinier baguenaude « avec Raymond, le fils de l'épicier, Gabriel le fils du maçon ou Max le pêcheur. » Pour M. Pasino, le patron du casino, bar-dancing boisé et désuet de la station balnéaire, la petite bande sillonne la station avec un haut-parleur pour annoncer les animations du soir. Le salaire : entrée et champagne.

La rencontre au casino

« Je m'étais fixé un objectif assez étrange que je ne m'explique pas encore vraiment », ironise l'ancien insouciant. « Prendre une cuite tous les soirs au casino ! » Deux phénomènes vont faire évoluer la méthodologie du jeune homme : sa trop grande réactivité à l'alcool (« Deux verres de champagne et j'étais saoul ! ») et la présence d'Albert Camus chaque soir au casino de Lacanau.

« Il logeait chez Maria Casarès, qui louait une modeste villa, Le Pinson », se souvient M. Moulinier. « Il arrivait vers 18 heures avec l'actrice et le chorégraphe Serge Lifar, et en repartait trois heures plus tard. Le premier soir, pour faire l'intéressant, je grimpais sur une table et attrapais quelques Plusia gamma avec mon filet... » Le manège attire bien sûr l'oeil de Camus qui, pour la première d'une longue série, invite d'un index accueillant le jeune homme à sa table. « Il a examiné avec attention les papillons, se révélait passionné par le petit signe blanc sur leur thorax qui dessinait un gamma parfait, souligne Claude Moulinier. Et il me posa ensuite une multitude de questions sur l'identification, la classification, les critères de différenciation sexuelle. »

Récit quotidien

Plus d'une heure pour un premier contact qui se renouvellera tous les soirs pendant deux semaines, selon un rituel sympathique et immuable : le jeune homme arrive avec amis et/ou famille, Camus est déjà là, son verre de Suze sur la table à côté de sa pipe ou de ses cigarettes, le hèle et lui fait raconter ses aventures papillonnesques, son insolation après avoir observé sous le soleil de midi de rares Styrus statilinus, ou encore l'incroyable nuage migrateur qui lui avait barré la route un matin en vélo vers Le Porge ! « Il était curieux, enthousiaste, et ne manquait jamais une occasion de faire des parallèles avec l'espèce humaine », insiste encore le Cenonnais.

« Il ne s'est pas mis en avant »

La mue et l'adolescence, le nuage et la vie en société : Camus disserte à haute voix et le jeune Claude savoure le plaisir d'apporter un peu de son savoir à l'écrivain déjà très connu. « Pas un seul instant il ne m'a demandé si j'avais lu ses livres, ce qui était le cas pour "L'Étranger" et "La Peste". Pas un seul moment il ne s'est mis en avant », remarque encore le médecin aujourd'hui retraité.

« Mais au sujet des insectes qui avaient deux ou trois cerveaux, il s'était enflammé : "Tu te rends compte ? J'ai un seul cerveau, et on m'octroiera peut-être un jour le prix Nobel ! Je pense, je ris, je suis libre et eux ont trois cerveaux ! Trois, tu entends ! Aberrant... Aberrant mais formidable !" »

Auteur : YANNICK DELNESTE
y.delneste@sudouest.com

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